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Faut-il avoir un projet professionnel ?
Rédigé par Jean-Luc Adda
La vie professionnelle semble à présent marquée par une injonction permanente à avoir un projet : projet d’insertion pour qui entre dans la vie active, projet professionnel pour qui y est, projet de retraite pour qui en sort… Or un projet n’est pas systématiquement nécessaire, ni toujours possible.
UNE DEMARCHE D’ANTICIPATION
Un projet professionnel, c’est tout d’abord une démarche de « prospective individuelle », c’est-à-dire de réflexion sur les avenirs possibles pour soi. Concrètement, cela s’amorce par la question : « Où est-ce que j’en serai, professionnellement, dans 5 ou 10 ans ? Comment je me vois à ce moment-là ? ».
IL N’EST PAS TOUJOURS NECESSAIRE D’ANTICIPER
Nul besoin de projet sans cette nécessité d’anticipation, notamment :
· Lorsque la situation de la personne évolue naturellement avec son environnement et qu’il lui suffit de se laisser porter.
· Lorsqu’elle vit dans un temps répétitif, ce qui ne veut pas nécessairement dire routinier, mais en tout cas qui fait que demain va en gros ressembler à aujourd’hui, et qu’elle en est suffisamment satisfaite.
· Lorsqu’elle est dans un système avec des évolutions automatiques, par exemple à l’ancienneté : demain ne ressemble pas à aujourd’hui, mais il est du moins prévisible, il lui suffit de se laisser porter, si bien sûr les évolutions prévues lui conviennent.
Ces cas sont à différencier du projet professionnel « en continuité », où l’on poursuit un objectif de réalisation dans le même métier, par exemple de spécialisation ; l’on peut parler de projet sans qu’il y ait nécessairement mobilité.
Dans certains cas, cette anticipation sera prise en charge par l’organisation dont la personne est membre. Par exemple, les très bons élèves pendant leur scolarité n’ont pas absolument besoin d’avoir un projet, il leur suffit d’assurer un niveau, ce sont leurs performances aux examens et concours qui définiront leurs projets, par le biais des filières d’excellence. De la même façon, la gestion par nombre d'entreprises de ceux qu’elle considère comme des « hauts-potentiels » peut rendre inutile pour ces derniers d’avoir un projet. Il leur faut par contre une ambition et des performances.
SE PROJETER DANS L’AVENIR PEUT ETRE MOMENTANEMENT IMPOSSIBLE
Au moins trois types de situations rendent difficile, voire momentanément impossible de se projeter dans l’avenir :
· L’urgence : en effet, à court terme, tout est contrainte. Il faut un certain recul pour retrouver une marge de manœuvre et identifier des opportunités. Avoir un projet implique donc de pouvoir « lever le nez du guidon ».
· La précarité : dans une situation fragile et instable, il y a une impossibilité non seulement matérielle mais aussi psychologique à se projeter dans l’avenir ; ce sont par exemple les chômeurs de longue durée ou les jeunes marginaux qui auraient le plus besoin d’avoir un projet mais n’en ont pas les ressources.
· Le passé, lorsqu’il retient toute l’énergie, au détriment du futur : après un licenciement brutal par exemple, ce que la personne essaye de projeter dans l’avenir n’est souvent que l’image de l’emploi perdu.
Avant de se lancer dans une démarche d’anticipation, il peut donc y avoir à entreprendre des actions pour aménager la situation actuelle (la stabiliser, dégager du temps), ou encore un travail pour faire le deuil de la situation passée.
IL Y A BIEN DES CAS OU LE PROJET EST NECESSAIRE
Ce qui précède fait ressortir en creux un certain nombre de cas où un projet professionnel est nécessaire :
· Lorsqu’il n’y a pas d’évolution prévisible et que la personne doit adopter une démarche pro-active pour faire évoluer sa situation actuelle : pour retrouver du sens à ce qu’elle fait, ou échapper à une situation dont elle ne supporte pas certains des éléments, ou encore anticiper que, si elle n’évolue pas aujourd’hui, ce lui sera plus difficile demain.
· Lorsque les projets que d’autres peuvent avoir pour elle ou qui résultent de l’évolution spontanée s’éloignent trop de ses intérêts personnels ou de ses aspirations.
· Plus généralement, lorsqu’il lui faut s’adapter à un environnement changeant, complexe, dont elle ne peut anticiper les évolutions.
L’élaboration d’un projet est la démarche stratégique appropriée en environnement incertain, comme les entreprises l’ont d’ailleurs bien compris pour elles-mêmes.
En effet, si l’on étudie les théories de stratégie des entreprises, on s’aperçoit qu’elles ont évolué au cours des années 90 : elles étaient auparavant centrées sur l’environnement de l’entreprise. Certes, il y avait analyse des forces et faiblesses de l’entreprise, mais rapportée aux scénarios par lesquels on essayait de prévoir les évolutions des marchés, pour identifier menaces et opportunités.
L’environnement devenant de moins en moins prévisible, ces théories recommandent à présent de partir des ressources propres de l’entreprise, et de construire une vision, image d’un futur souhaité qui valorise ces ressources.
Or, c’est bien face à un environnement incertain que se retrouve l’individu en l’absence d’une explicitation par l’entreprise de son projet, et en l’absence également d’un projet de l’entreprise pour lui-même. Par une démarche analogue à celle de l’entreprise, pour ne pas être en situation passive et peut-être angoissante devant les changements qui se produisent et les incertitudes qui en résultent, il est conduit à définir sa propre vision de son avenir.
DEFINIR UN PROJET INDIVIDUEL EST PLUS FACILE S’IL Y A UN PROJET COLLECTIF
Dessiner sinon le futur, du moins des avenirs possibles et souhaitables, peut sembler par certain côté très ambitieux. Cette ambition est considérablement facilitée si le collectif (entreprise, établissement, équipe) auquel on appartient a lui-même un projet, car ce dernier donne des repères, une direction, aide à répondre à la question du sens : "Qu'est-ce qui donne à ma vie sa valeur, qu'est-ce qui donne du sens à mon action ?".
Prenons le cas du salarié désireux d’une mobilité interne dans un grand groupe. On conçoit que si son entreprise a elle-même explicité un projet dans lequel elle présente ses intentions, sa vision stratégique, ses choix, les métiers ou compétences dont elle aura besoin, alors ce salarié pourra plus facilement essayer d’anticiper sa propre situation : sa réflexion portera d’abord sur la place qu’il peut ou veut prendre dans le projet collectif.
D’une manière générale d’ailleurs, la question du sens ne peut recevoir une réponse purement individuelle, car dans l’action d’une personne se joue aussi la place qu’elle peut prendre au sein d’un groupe humain, d’une collectivité.
LE PROJET INDIVIDUEL : UN DEFI NECESSAIRE
Or un vrai projet d’entreprise (où les objectifs ne se limitent pas à viser une part de marché ou un taux de retour sur investissement) se fait plutôt rare. Ce qui est vrai au niveau de l’entreprise l’est en fait au niveau de la société. On observe en effet la disparition progressive des grands projets collectifs de référence, disparition due notamment à une double tendance de fond : développement de l’individualisme et tyrannie du court terme.
Ainsi, la situation du salarié par rapport à son entreprise reproduit-elle celle du citoyen vis-à-vis de la société où il vit. Là aussi, moins il y a de balisage de l’avenir par des collectifs, plus l’environnement est incertain et plus il est nécessaire d’avoir un projet individuel, mais en même temps cette tâche est rendue plus difficile, car le porteur individuel de projet doit reprendre à son compte une responsabilité —donner du sens— que la société ne sait plus assumer.
Dans une société sans projet, le projet individuel a été qualifié de défi nécessaire . Cette expression nous semble s’appliquer à bien des projets professionnels.
Auteur de l'article : Jean-Luc Adda
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