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Petite histoire du changement dans la pensée
Rédigé par Fabienne Speck
La question philosophique du changement s’est posée dès l’Antiquité.
Les premiers philosophes grecs ont montré le paradoxe d’une chose qui deviendrait autre chose qu’elle-même, donc qui serait déjà autre en n’étant plus tout à fait la même. Héraclite de Milet et son célèbre « On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve » avait ouvert le débat en partant du postulat que tout s’écoule, que tout est instable et relatif. Le changement est donc posé très tôt comme un problème logique tout autant que métaphysique.
Les Ioniens aborderont eux le changement d’un point de vue scientifique : principe de séparation chez Anaxagore, principe mécanique chez Leuccipe et Démocrite pour qui le changement est mouvement d’atomes. Platon leur succède avec son approche dialectique prônant le mouvement des idées et Aristote ferme la marche avec sa théorie de la transformation de la virtualité en réalité, de la privation d’être en possession d’être.
La philosophie moderne, avec Descartes et Spinoza, ramènera le changement à une simple contingence ; la chose est soumise à l’entendement. Le changement n’est plus une réalité mais ce qu’on en pense.
Au XVIIIème siècle, le chimiste Lavoisier affirme le changement comme principe s'appliquant à l'énergie : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Ceci signifie que l'énergie peut prendre alternativement diverses formes, cinétique, calorifique ... sans s’amenuiser ni disparaître.
Plus tard, Hegel réhabilite le changement en fondant sa démarche philosophique sur l’étude du « mouvement de la pensée dans les concepts ». Les matérialistes comme Marx ou Engels feront à leur tour du changement le ressort de leur pensée politique.
Les évolutionnistes comme Bergson apporteront une vision nouvelle du changement comme philosophie de la vie et du devenir avec le thème de « l’évolution créatrice ».
Plus récemment la systémique récupèrera le phénomène d’entropie des systèmes en tant que dégradation de l’énergie et des éléments qui la compose en le transposant aux organisations humaines et notamment à la famille ou à l’entreprise. Et dans la lignée des travaux de Palo Alto, Watzlawick est réédité en ce moment avec son « Du désir au plaisir de changer ».
La récupération morale ou culturelle du changement
Le poids de la culture - et de la religion - n’est pas neutre dans la façon d’appréhender le changement.
L’espoir d’un au-delà ou d’une vie après la mort ne donne probablement pas le sentiment de finitude que peut donner la certitude de disparaître corps et biens. Croire en la résurrection de l’âme ou du corps c’est promouvoir cette expression merveilleusement politique du « changement dans la continuité ». Je change mais je reste ! J’accepte le changement de forme mais pas celui du fond. C’est peut-être rassurant mais pas très moteur en terme d’évolution.
Dans la culture judéo-chrétienne, le changement c’est plutôt l’inconstance, la versatilité, l’instable, le volage.
C’est le procès de Galilée pour avoir proclamé après Copernic que la terre tourne sur elle-même contrairement à la lettre des Ecritures. Pourtant la Bible et la figure de Moïse sont marqués par l’exode … changement perpétuel de lieu à la recherche de la terre promise … dont pour le coup on ne bougerait finalement plus ! Attention, dogme et sédentarité sont les deux mamelles de l’immobilisme et de la sclérose de la pensée.
Nos choix quotidiens illustrent bien notre rapport ambivalent au changement .
La propriété est déjà une lutte contre le changement.
On s’installe pour longtemps et si possible pour toujours. Pourtant on aime souvent voyager et découvrir d’autres horizons pourvu d’avoir cette certitude de retrouver tout en place en rentrant. Vive les congés payés qui nous éloignent un peu en nous ramenant bien vite ! Quand on achète son logement c’est souvent pour y rester un certain temps à crédit sur 20 ans, avec parfois comme un regret de ce fil à la patte …quand notre vie change.
Le mariage est aussi un assaut contre le changement puisqu’il est un engagement à vivre avec une seule et même personne
sauf accroc au contrat moral de la fidélité ou divorce plus fréquent et plus facile aujourd’hui…).
Même si pour ma part, je trouve là qu’il s’agit d’un bien doux engagement, je dois bien admettre qu’il favorise une forme d’attachement librement consentie …
Le salariat favorise aussi la sédentarité dans un rapport de subordination même si cela donne une apparente sécurité d’ailleurs beaucoup moins évidente ces dernières décennies.
Et cette question récurrente « Mais qui paiera nos retraites ? » au lieu de chercher comment faire autrement puisque la démographie ne permet plus cette rente.
L’appréhension du changement diffère d’une culture à l’autre ?
Sans parler de l’Asie ou de l’Afrique, regardons simplement les différences entre l’Europe et plus particulièrement la France et l’Amérique du Nord.(1).
D’un côté les USA, pays de tradition protestante, à la population bigarrée de longue date, première démocratie et puissance économique mondiale dont le parcours n’a certes pas été sans faute et dont le capitalisme et l’esprit de conquête peut sembler agressif.
De l’autre, la France marquée par de lourdes spécificités culturelles, une république qui se cherche et qui pense, une population qui se mélange avec méfiance au pire, surprise au mieux .
Dès son enfance le jeune américain s’entend dire « Go », « Just do it » ou « You can do it », il est submergé d’injonctions positives dans une culture du faire et de l’agir.
L’innovation est encouragée et l’audace souvent récompensée. C’est cette « positive attitude » qui a donné l’image d’une Amérique où tout est possible, malgré une réalité moins favorable à qui n’est pas WASP (White Anglo Saxon & Protestant).
En France, l’attachement au passé est marquant, on prétend raisonner en gens cultivés issus du siècle des Lumières, et l’Ecole encourage le nivellement par le bas. C’est l’impératif critique qui domine avec une culture de l’implicite - traduire du flou – où l’on parle plus facilement de ce qui « ne se fait pas » que de ce qui pourrait se faire.
L’innovation est exsangue et le changement ne se conçoit que « dans la continuité », expression chère à nos politiques.
Abraham Maslow (2) doit se régaler en voyant s’incarner aussi bien sa pyramide de la motivation humaine - à laquelle pas un séminaire de communication ou de management n’échappe – et qui tend à expliquer que l’Homme fonctionne selon une hiérarchie de besoins dont les deux premiers, qualifiés de primaires, sont la satisfaction des besoins physiologiques et la sécurité. Tant que ces premiers besoins ne sont pas satisfaits l’Homme ne saurait rechercher la satisfaction des besoins supérieurs que sont successivement, l’appartenance ou l’amour, l’estime ou le respect de soi et l’épanouissement.
Notre petit français semble bien souvent enrayé au niveau de la satisfaction des besoins primaires largement entretenus par des années d’Etat Providence.
Comment s’ouvrir au changement si l’on est essentiellement préoccupé par le besoin d’évoluer dans un environnement sur et structuré ?
Bibliographie :
(1) Lire à ce sujet l’excellent livre de Pascal Baudry
Français et Américains. L’autre rive
Village mondial, 2004, disponible gratuitement sur www.pbaudry.com
(2) Vers une psychologie de l’Etre
d'Abraham Maslow - Editions Fayard
Le dossier complet :
Le changement : entre nécessité et plaisir
Petite histoire du changement dans la pensée
Le changement : une mission de consultant ?
Aborder positivement le changement : lucidité et pragmatisme
Les 10 clefs du changement
Auteur de l'article : Fabienne Speck
Direction de la Formation chez Ernst & Young
Article également paru dans la revue Qualitique (Avril 2005 - n°166)
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